Dans cette partie, vous trouverez des articles publiés par le docteur Marie-Claude Lénès.

 

La psychotraumatologie, domaine de l’étude du traumatisme psychique dans toutes ses dimensions serait aussi vieille que le monde. En effet, la relation de troubles physiques et psychiques dus à des «chocs moraux» et qui pourraient être les premières descriptions de traumatismes psychiques remonte à l’antiquité.

Hérodote est l’un des premiers à décrire les effets d’un choc psychologique, chez un soldat athénien, au livre VI de son Histoire, écrit vers 450 av. J.-C.

« Un fait curieux s’y [ à Marathon] produisit : un Athénien, Epizelos fils de Couphagoras, perdit soudain la vue sans avoir reçu le moindre coup, ni de près, ni de loin : dés lors il fut aveugle pour le restant de sa vie. Voici, m’a-t-on dit, comme il expliquait son malheur : il avait cru voir devant lui un homme de haute taille, en armes, dont la barbe recouvrait tout le bouclier ; l’apparition avait passé sans le toucher, mais avait tué son camarade à côté de lui. Voilà, m’a-t-on dit, l’histoire que racontait Epizelos.[1]

Il s’agit de la première description d’un cas de conversion hystérique, survenu pendant  un combat et ayant persisté ensuite de façon chronique. Episélos a été saisi d’effroi en voyant le géant perse en face de lui. Il a entrevu sa propre mort lorsqu’il l’a vu tuer son camarade. Il convertit sa peur sur l’organe impliqué : l’oeil. Le symptôme de cécité lui permet à la fois d’annuler cette vision effrayante et d’échapper à toute possibilité d’une vision semblable à l’avenir, ce faisant, de ne plus rien voir dans un monde porteur de menaces.

LES TROUBLES PSYCHIQUES DES COMBATS

L’histoire de l’humanité a été émaillée de guerres, de conflits, d’exactions. D’autres cas anecdotiques se retrouvent dans la littérature : Lucrèce dans De natura rerum (40 av J.-C.) décrit les rêves de bataille des soldats. Shakespeare dans Henri IV et Roméo et Juliette évoque des cauchemars de bataille ce qui laisse penser que le phénomène du cauchemar de répétition était déjà connu.

Au delà de l’anecdotique, ce sont les médecins et psychiatres militaires qui ont étudié, les premiers, de façon scientifique, l’impact de la violence, de la frayeur et de l’horreur des combats sur les soldats. Le but était de comprendre et de traiter rapidement les états émotionnels et les états d’épuisement psychique qui s’en suivaient et qui rendaient le combattant inapte temporairement ou définitivement à poursuivre sa mission.

Sous la Révolution française et les guerres de l’Empire, Philippe Pinel établit un inventaire des troubles psychiques provoqués par la violence des combats et les «émotions morales» de la terreur ou de la guerre dans sa Nosographie philosophique (1808). Ces troubles préfigurent les névroses de guerre.

Les chirurgiens des armées napoléoniennes, Desgenettes, Larrey, Percy créent le terme imagé de «  syndrome du vent du boulet » pour désigner les états aigus de sidération déterminés par la seule frayeur chez les soldats qui avaient senti les projectiles de près sans être blessés. Larrey cite le cas d’un grenadier qui, effleuré par un boulet à Wagram, tombe au sol privé de parole et demeure ensuite complètement muet.

Les guerres du milieu du XIX° siècle sont particulièrement dures et meurtrières. En juin 1859, le suisse Henri Dunant secouriste bénévole de la bataille de Solférino est horrifié par les souffrances physiques et psychiques des blessés abandonnés sur les champs de bataille. Il publie, trois ans plus tard, son récit : Un souvenir de Solférino (1862) qui servira de départ à la fondation de la Croix-Rouge.

Pendant la guerre de Sécession américaine, le neuropsychiatre Silas Weir Mitchell comptabilise un grand nombre de «blessés nerveux». Il doit improviser à la hâte un hôpital de 400 lits, près de Philadelphie, pour traiter des soldats hystériques qui ont emprunté leurs symptômes à des pathologies nerveuses ou épileptiques. Il redécouvre l’hystérie chez l’homme, à la suite de Briquet qui publie en 1859 un cas d’hystérie psychotraumatique convulsive dans le Traité clinique et thérapeutique de l’hystérie.

Les horreurs infligées par les guerres sous toutes leurs formes ont fait l’objet de nombreuses analyses et recherches chez les médecins militaires sous différents vocables : nostalgie, idiotisme, manie, mélancolie, hypocondrie, névrose de la circulation ou de la respiration, syndrome du vent du boulet, conversion hystérique, soldier’s heart (coeur irritable).

LA VIE CIVILE ET LA NEVROSE TRAUMATIQUE

Ce n’est qu’à la fin du XIX° siècle que le terme de «névrose traumatique» a fait son apparition dans le vocabulaire des cliniciens.

Au milieu du XIX° siècle, l’arrivée du nouveau moyen de transport qu’est le chemin de fer s’accompagne d’enthousiasme, d’excitation mais aussi de frayeurs. Les premiers accidents souvent spectaculaires frappent les imaginations et surtout occasionnent, chez les rescapés, des troubles neurologiques et psychiques qui attirent l’attention des cliniciens. Duchesne, en France, y consacre sa thèse en 1857. Erichsen, en Angleterre, trouve au cours des autopsies de victimes de ces accidents des lésions du cerveau et de la moelle épinière. En 1866, il impute à ces lésions le déterminisme des troubles. Mis à part les blessés avec atteinte neurologique franche, un grand nombre de rescapés présentent une pathologie polymorphe durable apparentée à la pathologie des «névroses». Pour ces cliniciens elle est déterminée par une lésion fonctionnelle de la substance nerveuse due à la violence du choc physique. En 1884, Putnam et Walton aux Etats Unis accréditent la thèse d’une lésion commotionnelle. Ainsi sont décrits « le railway spine », avec une atteinte supposée médullaire, puis le «railway brain».

Cependant, quelques cliniciens tels que Russel Reynolds et Herbert Page en Angleterre, Riegler en Allemagne et Charcot en France (1884) sont interpellés par la disproportion entre un choc physique minime et une sémiologie psychique bruyante dans de nombreux cas. Ils émettent l’hypothèse non pas d’un choc commotionnel mais d’un choc émotionnel.

C’est à ce moment-là que, en Allemagne, H. Oppenheim en collaboration avec Thomsen dans les Archives médicales de Westphalie en 1884, puis dans son ouvrage Die Traumatischen Neurosen, publié en 1888, propose le terme de « névrose traumatique ». Son étude porte sur 42 cas de névrose consécutifs à des accidents du travail ou à des accidents de chemin de fer. Il opte pour la thèse psychogénétique et crée le terme de «traumatisme psychologique». Pour lui, c’est l’effroi (scherck) qui provoque un ébranlement psychique ou affectif «tellement intense qu’il en résulte une altération psychique durable».

Dès les premières publications d’Oppenheim, Charcot ouvre un débat et soutient que la prétendue «névrose traumatique» n’est qu’une variété de l’hystérie ou à la rigueur de l’«hystéro- neurasthénie». Les Leçons du mardi à La Salpêtrière sont consacrées à démontrer que les troubles psychiques développés à la suite de divers accidents (chemin de fer ou autres) relèvent de l’hystérie ou de l’hystéro-neurasthénie.

Pierre Janet et Sigmund Freud qui suivent tous deux l’enseignement de Charcot sont amenés à réfléchir, chacun de son côté sur le rôle pathogène des souvenirs traumatiques oubliés de la conscience.

En 1889, Pierre Janet soutient sa thèse de doctorat en lettre sur L’automatisme psychologique. Il y présente dix-neuf cas d’hystérie dont le célèbre cas Marie, jeune fille qui présentait des crises hallucinatoires délirantes, un arrêt prématuré des règles à chaque mois, arrêt précédé de frissons et une perte de vision de l’oeil gauche avec anesthésie de l’hémiface gauche.  Janet fait revivre sous hypnose les trois événements traumatiques oubliés qui avaient préludé - à des âges différents - à chacun de ces symptômes. Il induit sous hypnose une version heureuse de l’issue de ces événements les débarrassant ainsi de leur pouvoir pathogène et, il guérit la jeune fille de ses conversions hystériques. Sur le plan pathogénique, Janet observe «la désagrégation de la conscience» et soulève l’hypothèse de la «dissociation» de la conscience qui sera reprise par Freud.

En 1889, Freud traite une patiente hystérique dont il publiera le cas sous le pseudonyme de Emmy von M. Ce cas peut être vu comme un cas psychotraumatique. Sur le plan pathogénique, Freud adopte la théorie de Janet sur la «dissociation du conscient». Il considère l’événement traumatisant comme une cause déterminante, agissant d’abord par lui même, puis par sa «réminiscence» à la manière d’un corps étranger qui continue d’être intolérable longtemps après son intrusion.

Freud soulève l’hypothèse que toutes les hystéries relèvent d’un traumatisme initial, le plus souvent sexuel.  Quelques années plus tard, devant la faible plausibilité des traumatismes sexuels allégués par les patientes comme étant à l’origine de leur névrose, Freud abandonne sa conception «traumatique» de l’hystérie pour une conception plus «fantasmatique». Cependant, il est amené à s’intéresser à nouveau aux névroses traumatiques lors de la première guerre mondiale et les considère toujours comme radicalement différentes des autres névroses.

Les cas étudiés et présentés par Oppenheim, par Charcot et par Freud (avant que ce dernier  s’intéresse au traumatismes de la guerre de 14-18) ne portent que sur des accidents de la vie civile même si le traumatisme psychique de guerre peut être retrouvé dans certaines observations de Charcot. Le cas V.. Loïs, présenté dans les Leçons du mardi, est un cas d’hystérie par «shock nerveux», apparu à la suite d’un accident de chemin de fer. Charcot décrit là non seulement la symptomatologie de conversion hystérique accompagnée d’une phobie des moyens de transport, mais aussi des cauchemars traumatiques. Ces cauchemars traumatiques ne portent pas sur les accidents de transport mais sur les combats de Palestro et de Magenta auxquels cet homme a participé trente ans auparavant.

LA NEVROSE DE GUERRE

Pendant que la question du trauma psychique, de la névrose traumatique et de l’hypnose, agite toute la communauté des psychiatres civils de la fin du XIX° et du début du XX° siècle, les guerres continuent leurs ravages et les psychiatres militaires continuent leurs observations et leurs études. La Guerre russo-japonaise de 1904-1905 est l’occasion de recenser les dégâts psychiatriques. Ils sont si nombreux que les médecins de la Croix Rouge russe sont vite débordés et font appel à des psychiatres de la Croix Rouge Internationale qui ramènent ensuite dans leurs pays respectifs une précieuse expérience.

C’est au sujet de ce conflit que le psychiatre allemand, Honigman, crée le terme de «névrose de guerre», au congrès allemand de médecine interne de 1907. La pathologie décrite comporte des états confusionnels ou anxio-confusionnels initiaux, dus à la violence des combats, à l’épuisement, à l’effroi, mais aussi, des neurasthénies et des hystéries durables.

La première guerre mondiale, en 1914-1918 implique trente cinq pays d’Europe, d’Amérique et d’Asie. Outre le nombre encore jamais atteint de tués (huit millions et demi) et de blessés (trente deux millions), elle  provoque un afflux massif de «blessés psychiques». Les psychiatres des armées, confrontés à ces cas, étudient cette pathologie qui devient leur préoccupation majeure. Les publications scientifiques sur la question se multiplient. En France, chez Masson, dans la collection Bleu Horizon, créée pour cette occasion, J.Babinski, J.Froment, J. Lépine, G.Roussy, J. Lhermitte, entre autres publient des ouvrages de référence. En Allemagne, S.Ferenczi publie une revue critique des auteurs germaniques dans son rapport au V° Congrès international de psychanalyse à Budapest, en 1918.

A mesure que la guerre traîne en longueur, la pathologie psychiatrique évolue et se précise.  A l’«hypnose des batailles» succède les «syndromes du vent des obus» ou «shell-shocks» puis les anxiétés, les neurasthénies et surtout les hystéries de guerre sous le vocable de «névrose de guerre» et «psychonévroses de guerre».  Les psychiatres décrivent de véritables «épidémies» de conversion hystérique : épidémies de surdités hystériques et d’aphasies lors de la retraite d’Anvers en 1914, propagation épidémique de comportements inadaptés lors de l’évacuation du paquebot Provence II torpillé en 1916, puis seconde épidémie de comportements hystériques (ricanements, hoquets, aboiements..) chez les naufragés recueillis sur un torpilleur.

A la société de neurologie, en mai 1917, Pierre Marie s’étonne de l’afflux massif, à la consultation de neuropsychiatrie de la Pitié-Salpêtrière, de pathologies hystériques telles que décrites à l’époque de Charcot et que l’on pense disparues tant elles sont devenues rares avant la guerre.

En fait, l’hystérie de conversion est l’expression de prédilection pour ces soldats. Elle exprime la persistance de l’effroi, de l’horreur des combats et le désir inconscient et inavoué d’échapper au retour au front : un malvoyant, un sourd, un paralysé sont inaptes au combat.

La Seconde Guerre Mondiale, encore plus meurtrière que la Première (trente huit millions de morts dont vingt millions de civils) a été grande pourvoyeuse de «chocs psychiques».

Sur le plan clinique, on assiste à une raréfaction des conversions hystériques et à une explosion de troubles psychosomatiques, non seulement de symptômes psychosomatiques «fonctionnels», mais également de véritables maladies psychosomatiques constituées avec lésion d’organe. Les troubles observés sont d’apparition immédiate ou différée ce qui ne laisse planer aucun doute sur l’existence inévitable d’une pathologie psychiatrique de combat quelle qu’en soit l’expression clinique.

Le syndrome des rescapés des bombes atomiques de Nagasaki et Hiroshima est lié à un vécu psychologique d’apocalypse et se traduit par une réaction immédiate de «commotion-inhibition-stupeur» et à long terme, par une perpétuation de l’inhibition, vécu d’altération de l’image du corps, de l’image de soi et de la faculté de procréation.

La pathologie des prisonniers de guerre est connue depuis longtemps (Ducor, 1808, décrit des états psychotiques et des états névrotiques chez des prisonniers français après la capitulation de Bailen, face aux espagnols). Mais, elle prend une forme particulière pendant la guerre de 14-18: la «psychose des barbelés» avec dysmnésie, apathie mentale, irritabilité et propension aux querelles.

Après la deuxième guerre mondiale, les réactions psychiques des alliés emprisonnés et torturés pendant trois ans dans les camps japonais font l’objet d’études précises: hypersensibilité aux stimulations, cauchemars, honte, culpabilité, peur de perdre son contrôle (phobie de se suicider), colère, agressivité, dépression sont régulièrement retrouvés dans les analyses. Chez les anciens prisonniers de Corée, on retrouve une pathologie chronique après leur libération à type d’agressivité et de décharges motrices impulsives (acting out). Une constante se retrouve chez les anciens prisonniers : changement de personnalité, rigidité caractérielle et mise à distance dans les relations.

La pathologie des déportés, manifestée pendant la déportation, est étudiée par Charles Richet dans Troubles neuropsychiatriques observés à Buchenwald, Le Progrès Médical, publié en août 1946. Il met en avant l’angoisse, la déréalisation, le désespoir dans un premier temps. Cet état est suivi d’une période dépressive avec parallèlement un état d’indifférence aux misères et horreurs de l’environnement. Puis survient un état d’apathie et perte de la volonté de survivre. Seule la déréalisation qui protège de l’horreur de la situation a permis à certains de survivre. Victor Frankl, psychiatre-psychanalyste déporté souligne ce vécu de dépersonnalisation et Max Dutillieux, survivant du camp de Dora-Mittelbau écrit :

« Ce brouillard de sensations dont seules quelques images nettes émergent...tout est comme dans la brume...je dois dire que la brume n’est pas dans l’épaisseur du temps qui s’est écoulé depuis lors. Cette brume était dans la perception même des choses qui m’entouraient ».

A leur libération beaucoup de déportés surprennent les médecins par leur anesthésie affective. Ils racontent sans aucun signe d’émotion, la mimique figée, la voix monocorde, les horreurs qu’ils ont vues et les sévices auxquels ils ont été soumis. Ce n’est que plusieurs mois ou plusieurs années après qu’ils développent une forme de névrose traumatique appelée «syndrome des déportés» ou «asthénie des déportés». Targowla en 1954 décrit une forme clinique particulière : «le syndrome d’hypermnésie émotionnelle paroxystique» avec reviviscences des scènes d’horreur vécues au camp.  Il s’agit en fait de la description du syndrome de répétition de la névrose traumatique. Targowla se réfère aux anciens : Beard et Pierre Janet. Il est le premier à avoir dressé un inventaire exhaustif du syndrome des déportés. Dix ans plus tard, Eitinger propose le terme de KZ syndrome (Konzentrrationsläger syndrome) adopté par la communauté internationale, mais sans ajouter de nouvelle découverte à la description de Targowla.

C’est au sujet des déportés que l’on mentionne le plus souvent le «syndrome du survivant».  E.Papanek, en 1946, constate une culpabilité terrifiante chez des orphelins rescapés de la déportation et recueillis aux Etats Unis. En 1968, W. Niederland crée le terme de «syndrome du survivant» (surviver syndrome) qui comprend de l’anxiété, des troubles de la mémoire (amnésies ou hypermnésies), des cauchemars, des plaintes somatiques, de la dépression chronique, des troubles de l’identité et surtout un énorme sentiment de culpabilité vis à vis de ceux qui ont disparu dans l’événement. Niederland décompose cette culpabilité en trois temps:

« je vis, ils sont morts, c’est à dire qu’ils se sont sacrifiés pour moi »

Ce syndrome du survivant se retrouve souvent, actuellement, dans les accidents de la vie quotidienne.

Les guerres post-coloniales telles que les guerre d’Indochine et d’Algérie voient apparaître des troubles à expression particulière, nommés «névrose de guérilla». Ces névroses correspondent dans leur expression au vécu singulier des hommes soumis à ces conditions particulières et éprouvantes des combats de guérilla. Elles sont dominées par l’appréhension du monde extérieur, l’état d’alerte, la méfiance, le sentiment d’échec, le remords, la tristesse et la culpabilité. Elle s’accompagnent de troubles caractériels, assez souvent de recours à l’alcool et, plus rarement, à la drogue.

La «névrose de guerre» ainsi dénommée par les psychiatres militaires prend différentes formes ou expressions, mais elle est toujours la séquelle chronique interminable des «traumatismes psychiques de guerre».  Tous les rescapés, blessés ou physiquement indemnes, militaires ou civils, hommes ou femmes, jeunes ou vieux sont à risque de porter en eux une blessure, la blessure secrète que la violence de guerre a imposé à leur psychisme.

Cependant, le soulagement de s’en être sortis vivants, de s’en croire «quitte pour la peur», l’euphorie des retrouvailles et de la paix revenue font que l’expression de la souffrance, c’est à dire l’éclosion des troubles n’intervient qu’après un temps de latence parfois très long : des mois ou des années après.  Souvent les troubles sont tus par les intéressés eux même qui ne peuvent ou n’osent en parler.

Dans le même temps, les médecins occupés à soigner «les maladies du temps de paix», lorsqu’ils sont confrontés à la plainte de patients souffrant d’insomnies, d’angoisses, de mal de vivre, ne font que rarement le diagnostic de névroses ou de traumatismes de guerre. C’est ainsi que l’entité névrose de guerre et plus largement l’entité névrose traumatique est tombée en quelque sorte dans l’oubli.

LE POST VIETNAM SYNDROME

Les enseignements de la Deuxième Guerre Mondiale et ceux relatifs aux «pertes psychiques» recensées en Corée, 75/1000 par an en zone de combat, amènent les psychiatres à envisager des mesures préventives pour pour les combattants de la guerre du Vietnam, de 1964 à 1973.

Après avoir mis en avant, comme facteur facilitant les troubles, le rôle de l’épuisement et celui du manque de sommeil, ils basent les mesures préventives sur l’aménagement des périodes de repos, la qualité de la restauration même en zone de combat, la régularité du courrier et du lien téléphonique avec les Etats Unis. Ils constatent une diminution significative des «pertes psychiques» : 12/1000 et par an. Ils dégagent de ces constatations un paradigme : les troubles psychiques sont liés au stress et à son intensité. Et c’est évidemment à partir de cette notion de stress que vont être étudiés les troubles différés que les vétérans du Vietnam développent par la suite, mettant à mal la croyance  que la prévention basée sur la gestion du stress peut protéger des troubles psychiques de guerre.

Cette guerre a été, en effet, pour les GI américains éprouvante et décourageante. Les soldats ont le sentiment de s’être battus pour rien : écrasement du Sud-Vietnam par les blindés du Nord-Vietnam, en 1975, puis infiltration du Laos par les communistes et chute du Cambodge tombé aux mains des Khmers rouges. Cette guerre du Vietnam (J.A.Talbott) devient vite impopulaire aux Etats Unis. Cette Vietnam War, décriée, reflète la perte de confiance dans le gouvernement traditionnel, les limites du rêve américain et l’inanité du sacrifice de vies humaines pour des principes incompris ou contestés.  Sur le terrain, les hommes supportent mal le sacrifice d’une séparation familiale pour une cause de plus en plus discutable. Dès l’arrivée au Vietnam, le soldat subit un choc climatique et culturel : chaleur moite, pauvreté, prostitution, drogue et développe des symptômes neurovégétatifs de transpiration, de l’angoisse, des insomnies, des paniques de tir...puis il s’adapte dans une sorte de résignation avec utilisation de moyens tels que l’alcool (bière) et la drogue pour atténuer les angoisses. Lorsqu’arrive la date de la libération, la peur de se séparer du groupe «devenu protecteur», la peur d’être tué en mission juste avant le départ  font réémerger des symptômes anxieux, dépressifs, des troubles du caractère, des conduites de violence et d’agitation sous la recrudescence de l’imprégnation éthylique et de la prise de drogue. La plupart sont alors étiquetés «schizophrènes» ou «border line» et évacués dans cet état. L.Robins estime qu’en 1971, 43% des soldats présents au Vietnam ont utilisé de l’héroïne, 25% des amphétamines et 23% des barbituriques. Les retours aux Etats Unis sont furtifs et honteux, sans cérémonie d’accueil, mais au contraire, la plupart du temps sous les invectives de le la population marquée par le mouvement hippie.

C.F.Shatan, en 1972, sensibilise l’opinion publique dans un article du New York Times où il parle pour la première fois du «post-Vietnam syndrome». Il cite le cas de plusieurs vétérans du Vietnam qui, plus d’un an après leur démobilisation, sont sujets à des accès de désorientation anxieuse en pleine ville, se demandent si les passants sont «amis» ou «ennemis», ont des conduites d’évitement de peur «d’être vus de l’ennemi». Le post-Vietnam syndrome comporte des sentiments de culpabilité vis à vis des camarades morts là-bas, le sentiment d’être des boucs émissaires de cette guerre, des accès d’agressivité, l’impression d’être devenus des machines à haïr et à tuer, la perte de toute humanité et de tout sentiment de compassion, l’incapacité à aimer les autres ou à être  aimé par eux. Shatan participe à des «groupes-raps» organisés par des vétérans pour tenter de se guérir entre eux, tant ils se sentent incompris de la population, du corps médical, des psychiatres civils ou militaires et même de l’Administration des Vétérans. La méconnaissance du corps médical concernant les séquelles retardées des traumatismes psychiques empêche les médecins d’avoir une action efficace auprès des patients vétérans.

Shatan fait connaître dans deux articles en 1974 et 1975, le Mouvement d’entraide des vétérans du Vietnam (Vietnam Combat Veterans’ Self-Help Movement) association issue des «rap-groups». Ce mouvement se développe dans tous les Etats Unis et compte rapidement une centaine de groupes d’assistance qui travaillent en dehors des structures officielles. L’Amérique se sent coupable. Le nombre de suicides chez les anciens soldats est considérable (deux fois plus que le nombre de soldats tués sur le théâtre des opérations). L’idée se répand, appuyée sur les cas cliniques et sur les travaux scientifiques que les vétérans sont responsables de nombreux actes de délinquance, de violences et de crimes. En 1977, Shatan constitue le «Groupe de travail des vétérans du Vietnam» composé des psychiatres qui travaillent dans ces structures officieuses. Ils observent les cas clinique, collectent leurs expériences et aboutissent à la première formulation de ce qui devient en 1980 le «Post -Traumatic Stress Disorder» ou PTSD dans la III° version du système américain de nosographie psychiatrique DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders) de l’American Psychiatric Association.

LE POST TRAUMATIC STRESS DISORDER ou PTSD

Selon P Juillet (197 Lebigot 1994)

«La description du DSM III est approuvée par de nombreux auteurs, au moins comme appropriée à la constellation des symptômes rencontrés par beaucoup de vétérans»

Cette parution des critères du PTSD dans le DSM III réactualise l'intérêt du corps médical international pour l’ancienne névrose traumatique, antérieurement décrite par Fénichel, mais qui  est totalement tombée dans l’oubli dans ce monde «d’après les guerres mondiales», c’est à dire de paix relative.

Les américains récusent le terme de névrose à cause de ses connotations psychanalytiques, ils lui substituent le terme de stress. Cependant le traumatisme psychique à l’origine des troubles psychotraumatiques dénommés «post-traumatic stress disorder» est fondamentalement différent du stress et de ses complications.

A partir des années 1980, de nombreuses publications font part du nombre de plus en plus important de vétérans qui souffrent de cette pathologie. Dans les années 90, les ouvrages de M. Wolf et A. Mosnaim et de G. Everly et J. Lating ainsi que les 74 articles publiés dans Le Journal of Traumatic Stress font progresser l’étude du PTSD. Tous ces apports cliniques, joints à l’expérience des praticiens civils en matière de PTSD consécutifs aux accidents et catastrophes conduisent les commissions à modifier les critères diagnostiques du PTSD ( DSM-III-R, en 1987, DSM IV, en 1994 ).

Ces changements successifs, effectués à mesure que les psychiatres américains collectent et colligent les apports de leurs études cliniques, rapprochent le PTSD de la névrose traumatique.

L’ICD 10, reprend dans l’ensemble les éléments diagnostiques du DSM-III-R. Ces classifications si elles n’apportent pas grand chose au clinicien ou au thérapeute, ont l’intérêt de clarifier le langage en terme de psychotraumatologie, ce qui est loin d’être négligeable quand il s’agit de faire de la recherche ou de dialoguer par delà des cultures différentes.

En dehors des guerres, tout un chacun peut être confronté à un événement catastrophique, que ce soit un événement catastrophique collectif tel qu'un tremblement de terre, une inondation, une catastrophe technologique, accidentelle ou que ce soit à un événement catastrophique individuel tel qu'un accident domestique ou de la voie publique, une agression, un viol, une prise d’otage, un acte de terrorisme.

L’intérêt de la publication du PTSD est d’avoir attiré l’attention des cliniciens sur la pathologie psychotraumatique non seulement dans le contexte de la guerre, mais aussi dans le contexte de la vie quotidienne. De nombreuses études font état des travaux dans ce domaine.

NEVROSE TRAUMATIQUE - NEVROSE D’EFFROI - NEVROSE DE GUERRE - PTSD - ETAT DE STRESS POST-TRAUMATIQUE - SYNDROME PSYCHOTRAUMATIQUE

Le terme de névrose traumatique a été crée par Oppenheim en 1889, celui d’hystérie traumatique par Charcot et celui de névrose d’effroi par E.Kraepelin à la même époque. Honigman, crée le terme de névrose de guerre dans les années 1900. C’est dans les années 1980 que nait le terme de PTSD, Post-Traumatic Stress Disorder ou Etat de Stress Post Traumatique. Tous ces termes recouvrent à peu près la même entité si bien que, sur le plan international,  il est possible de s’entendre et d’échanger au niveau de la clinique car les critères définis sont stricts et relativement superposables.

C. Barrois, L. Crocq et F. Lebigot sont des auteurs français de référence. C. Barrois, psychiatre-psychanalyste, a conceptualisé «Les Névroses Traumatiques» à partir des travaux de Freud. L. Crocq, psychiatre s’est appuyé sur les travaux de Fenichel pour étudier le phénomène traumatique dans toute sa diversité, F. Lebigot fait référence non seulement à Freud mais surtout à Lacan pour son modèle du trauma psychique.

Le terme de «syndrome psychotraumatique» ou «troubles psychotraumatiques» est adopté par C.Barrois, L.Crocq et F.Lebigot et exprime sans ambiguïté le fait que c’est le traumatisme psychique, et non le stress, qui est à l’origine de la pathologie. Ce terme pourrait faire consensus. 

 
 
Docteur Marie-Claude Lénès - Montpellier - janvier 2010

[1]  - HERODOTE. « L’enquête » in Hérodote-Thucydide. Œuvres complètes, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1989.

 

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Cette étude de psychologie clinique concerne 43 enfants du Kosovo agés de 8 à 13 ans.

Réalisée dans un camp de Tirana (Albanie) en mai 1999, ses résultats ont été confirmés par un travail similaire dans les camps de réfugiés en France (Marie Nebout) et en juillet 1999 à El Bassan (Albanie).

 

Ce sujet a fait l'objet d'une d'une présentation par le Docteur Marie-Claude Lénès au Congrès de Montréal le 8 Août 2000 :

Conférence – Atelier «Les traces de la victimisation chez les enfants» X° International Symposium on Victimology – Beyond Boundaries – Research and Action for the Third Millennium – 5 au 11 août 2000 – Palais des Congrès – Montréal - Canada

L'article ci-dessous : «La trace sensorielle du trauma dans les dessins d’enfants victimes» a été publié dans La Revue Francophone du Stress et du Trauma – n° 2 – Février 2001 - Paris

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